"Payoura, tu peux me passer ton ordinateur ?"
Assise dans ma cuisine, en Ardèche, Selma se sert un verre d'eau.
"Et fais-moi un café. Je dois parler sur Skype avec les copines de l'usine.
– Dac Selma."
Je verse l'arabica dans la cafetière.
"Mets-moi du lait dedans, Payoura, je déteste tes cafés noirs. Dépêche-toi, elles attendent que je les appelle."
J'ai couru dans ma piaule chercher l'ordi. J'aime quand Selma m'appelle Payoura. Je sais pas ce qu'il veut dire, dans sa langue, ce diminutif qu'elle m'a trouvé, mais il sonne en affection. Du coup, j'obéis à tous ses ordres : rédiger des communiqués pour avant-hier, mettre en page un dossier de presse, corriger un tract, alerter des hiérarques syndicaux, téléphoner à des députés. Elle me siffle, et j'accours.
Il est loin, le temps où elle me donnait du très déférent "Monsieur Souchon". Lors de notre première rencontre, à Sousse, une ville côtière de Tunisie, la "secrétaire générale du syndicat UGTT de base de la société UBM" m'avait serré la main, avait posé un énorme dossier sur la table d'un bistrot, et parlé sans s'arrêter pendant quatre heures. Je prenais des notes, avec des tirets, des astérisques, des points 1, points 2, points 3, des cotes de fichiers, même, tant son exposé était structuré. Deux types s'étaient installés à ses côtés, deux ouvriers quadragénaires qui bossaient avec elle. Des costauds, eux, de vrais proles, des mains d'acier, burinés comme il fallait. I



