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Journal fâché avec tout le monde. Ou presque.

Mal-logement : au pays de l’indignité

Des centaines de milliers de sans-abri, quatre millions de personnes mal logées, douze millions en difficulté… Le logement sombre, dans notre pays. Et ça crée des drames. Pourquoi ? Parce que, malgré les promesses, nos dirigeants s’en foutent, sans même comprendre qu’investir sur le logement c’est économiser – leur seule obsession. Pour en finir avec cette folie, il faudra faire sans eux. Parce que la première des dignités, c’est avoir un toit sur la tête, ne pas laisser des enfants ou des retraités mourir dehors. On vous raconte tout ça, de Piriac-sur-mer à Marmande, de Paris à la Corse en passant par Rennes.

Publié le 24 février 2026

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« Le dimanche matin, mon père m’a appelé : ‘‘Ta mère fait un malaise, il y a plein de monde, viens…’’ J’ai sauté dans la voiture. En arrivant je vois que le Smur est là, la gendarmerie aussi. J’ai entendu parler de défibrillateur. J’ai été ambulancier, alors je savais… Mes parents, ils dormaient près d’une plage. Par honte, ils se cachaient, près du port. Avec vue sur la mer… Ils allaient à côté des toilettes publiques, ma mère s’est levée pour y aller. Mon père attendait, attendait, il trouvait qu’elle mettait du temps à sortir. Il est allé voir, elle a ouvert la porte et a dit ‘‘Je ne me sens pas bien, je vais mourir’’… »

C’est un doux colosse qui parle en face de moi, par écran interposé, il porte une barbe épaisse, mais sa voix tremble, et étouffe finalement quelques sanglots. Maximilian m’avait prévenu : il serait le seul, dans sa famille, parmi ses proches, à accepter de témoigner. Encore trop de mal, trop de douleur, pour tout le monde. Le 23 novembre dernier, sa mère, Sylviane, est morte au petit matin sur un parking de Mesquer, en Loire-Atlantique. Épuisée, elle avait passé plusieurs nuits froides dehors, à dormir dans sa voiture avec son mari. Tous deux avaient été expulsés, quelques mois plus tôt, de leur logement HLM de Piriac-sur-Mer, juste à côté.

J’étais tombé sur son histoire en discutant avec les copains de la rédaction à propos du logement, des messages qu’on recevait sur le sujet. Le projet d’un dossier me traînait dans la tête, on avait déjà écrit plusieurs articles… Maximilian est fatigué, usé par des mois de tristesse mais il tient à raconter, à témoigner « pour que ça ne se reproduise plus ». « Mes parents étaient arrivés là en 2010. Ils avaient épongé leurs dettes mais ils n’avaient aucun argent de côté pour surmonter les imprévus. Et puis tout a augmenté, l’électricité, les courses, tout ça mettait à mal leurs finances… à la fin du mois il ne leur restait pas grand-chose, voire rien. Ma grande sœur payait quand ils ne pouvaient plus, on leur donnait tous en fonction de nos moyens mais personne chez nous ne roule sur l’or. On finit tous les fins de mois au ras des pâquerettes. Nous on n’est jamais partis en vacances depuis qu’on a les enfants, qui ont six et quatre ans. On survit. Et puis mes parents se sont retrouvés avec un mois de loyer en retard. Tout est parti de là. »

Son père est un ancien militaire, « toujours droit dans ses bottes, qui suivait la procédure ». Sylviane, elle, avait été surveillante, puis prof. Quand leur situation financière avait empiré, elle faisait des animations en grande surface. Une vie laborieuse, dure mais heureuse, à élever quatre enfants, à s’enticher de leurs gosses, jusqu’à ce que tout bascule, donc. « Un mois, juste un mois de retard de paiement. C’était en septembre 2023. Après ça, ils ont toujours payé leur loyer, chaque mois, mais ils traînaient toujours ce mois de retard. » Maximilian marque une pause. « Il n’y a pas eu de demande de conciliation. Ils ont été expulsés de leur domicile le 15 juillet 2025, il n’y a même pas eu d’appel. Je revois maman le dire : ‘‘La justice c’est pas gratuit en France, il faut de l’argent et là on peut pas.’’ Dans le PV d’expulsion, il est dit que ce mois de retard ‘‘peinait’’ la propriétaire. » Expulsés, donc, leurs enfants ont juste le temps de récupérer quelques affaires, mais « les livres, les souvenirs », tout le reste est perdu. Le couple passe de camping en petit hôtel. « Je les ai hébergés un temps mais c’est tombé au plus mauvais moment : on devait nous-mêmes, avec mon épouse, quitter notre logement, et nous étions hébergés chez une famille d’accueil. »

La richesse s’hérite, mais la précarité face aux besoins essentiels se transmet, elle aussi. Elle ruisselle, en cascade, même. « Ma grande sœur est en Ardèche, or ma mère devait rester ici pour son traitement médical. Mon autre sœur vit dans un petit HLM, mon frère dans une chambre d’étudiant. On a essayé de les aider, on lavait leur linge, on leur faisait des virements, mais on est nous-mêmes sur un fil. »

À l’automne, des températures glaciales gagnent la presqu’île. « On avait parlé avec maman la veille de son décès, comme tous les jours. Elle s’inquiétait de savoir comment allaient ses petits-enfants, elle était très proche d’eux. Elle devait justement visiter un logement la semaine suivante. Mais ils étaient gênés de la situation, parce que tout parent en est plutôt à se dire qu’il va aider ses enfants, plutôt que se faire aider… On voit quand une personne décline. Moi je l’ai vu. »

Les larmes bloquées dans sa gorge ne partent pas, et il pleure, maintenant.

J’en suis pas loin, pour ma part.

La suite relève du scandale, là aussi. La famille de Sylviane se démène, pour savoir comment le drame a pu arriver. Leurs parents se débattaient depuis 2020 : ils demandaient un logement social, puis une fois à la rue ont monté un dossier Dalo, le Droit au logement opposable. Sylviane effectuait aussi des demandes pour le minimum vieillesse. « Ça aurait été un souffle pour pouvoir entamer d’autres démarches, parce que quand on est à la rue on ne peut rien faire, c’est compliqué quand on n’a plus ses papiers administratifs. » Surtout, surtout, « ils voyaient l’assistante sociale de Piriac et du Département. Mais mes parents me disaient que ça ne se passait pas super bien : les rendez-vous étaient à chaque fois annulés à la dernière minute, avec de fausses excuses, ‘‘son pneu a crevé, elle est partie en vacances’’… Ils ne voulaient pas les voir en face. Et ça mes parents l’ont mal, très mal vécu. »

Dans la presse locale, la maire de Piriac s’empressera d’affirmer après le décès que le couple avait refusé un logement. Leur fils s’étrangle. « C’était faux ! Je suis allé à la mairie, en colère, pour leur rappeler, leur dire que je le savais. La maire de Piriac m’a dit que c’était diffamatoire, que c’était de leur faute… ‘‘Et on n’a pas de logement d’urgence, sauf pour raisons médicales.’’ Pour raisons médicales ? Mais ma mère souffrait d’un cancer ! Ils ont fini par dire qu’ils n’avaient pas de solution. Mais moi je travaille avec des classes de mer, je sais très bien qu’il existe partout des logements pour les saisonniers. C’est pour ça que j’ai contacté un journal local pour raconter cette histoire, que les choses bougent. Le mardi matin, j’ai appelé le journal. Le mardi après-midi, l’article sortait. Et une demi-heure, seulement une demi-heure après, on nous disait qu’ils avaient trouvé un logement pour notre père… C’est même pas à cause du décès qu’ils lui donnaient, même pas parce qu’il n’avait toujours aucun endroit où dormir, mais parce qu’un article était paru dans la presse. »

Maximilian se rend dans le logement prévu, avec les services de la mairie et son père, pour qu’il s’y installe. « Une personne de la mairie nous a dit que c’était pas salubre. Mais il y avait un lit, une douche, un chauffage d’appoint, ce n’était pas sale… Qu’est-ce qu’il fallait de plus ? ça aurait très bien convenu pour mes deux parents. » Maximilian craque. « Je suis sorti dans l’escalier, et j’ai pleuré… Quelques jours plus tard, dans la rue, j’ai croisé une personne qui connaît très bien le dossier. Cette personne m’a dit ‘‘Je ne suis pas censé vous le dire, mais là je vous parle entre humains : ce logement, il était libre, en fait’’. Alors bien sûr que ça aurait été temporaire, mais ça aurait été toujours mieux que dans la voiture dehors… »

Et cela aurait, peut-être, sans doute, sauvé la vie de sa mère.

Maximilian prend une grande respiration, puis un silence, de nouveau, avant de reprendre, la voix éraillée. « Elle s’est toujours donnée pour nous, elle s’est mise en retrait pour ses enfants. Ce qui me rend le plus triste, c’est qu’elle était aux petits soins aussi pour ses petits-enfants. Elle prenait des nouvelles plusieurs fois par semaine… Mes petits, ils me demandaient ‘‘pourquoi on ne va plus chez papy et mamy ?’’. Elle méritait pas ça. C’est pas normal. Elle n’est pas morte à l’hôpital d’une maladie… Elle avait 66 ans, elle était très près de la retraite, à un âge où on peut se relâcher, normalement. Juste vivre dignement. »

Maximilian s’est lancé dans diverses procédures. « Pas pour faire mon deuil, mais pour me dire que sa mort n’aura pas été inutile. Je veux voir où il y a eu des manquements. Ça va pas être un dossier facile, mais je veux montrer que des solutions existent. Je me dois d’aller jusqu’au bout. Y a combien de gens, de familles à qui ça arrive ? De gens dont on dit après que c’était ‘‘des marginaux’’ ? Faut de l’humain, derrière nos décisions ! Si au moins ça peut faire avancer les choses… » Maximilian essaie de surnager dans un système contre lequel il ne peut rien, comme un monstre qui l’étouffe, avec la tristesse et le désarroi comme seules béquilles. « Mes sentiments ? L’injustice, la colère. C’est le signe d’une société malade. Quand ça ne nous impacte pas directement, on regarde ça un peu de loin. Mais quand on est confronté au réel, on se rend compte des choses. La précarité, les problèmes de logement, on les entend dans les infos, mais on ne se bouge pas. »

***

2 février 2026, 6h50.

« L’année 2025 a encore été une année noire pour le logement »… « Après des années d’abandon par l’État, le logement est engagé dans une spirale inquiétante… »

C’est la radio, ce matin-là, qui me réveille, et pas du bon pied. La journaliste cite le 31e rapport annuel de la Fondation pour le logement des défavorisés (l’ancienne Fondation Abbé-Pierre), qu’elle rendait public ce jour-là. J’avais prévu de les contacter, depuis un moment, pour creuser le sujet. Et voilà que leur rapport, qui fait référence en la matière, ils me le servent sur un plateau…

Bon : 354 pages, quand même, le rapport.

Il a fallu le dépiauter.

Et c’est effarant.

D’abord par les chiffres, bruts, durs, violents, terribles pour l’état du logement dans notre pays (voir encadré ci-dessous).

Le nombre de personnes qui ne disposent pas d’une habitation, « qu’elles vivent à la rue, dans un squat ou un bidonville, en hébergement d’urgence ou accueillies chez un tiers » ?

Plus d’1,1 million.

Parmi elles, on compte 600 000 personnes qui vivent de manière contrainte chez un tiers, hébergées par défaut. Comme Maximilian et sa famille.

Et 350 000 personnes sans domicile. Dont près d’un millier sont mortes dans la rue en 2024.

Et c’est un embouteillage pour obtenir un toit : près de trois millions de personnes sont en attente d’un logement social en France, selon la Fondation. Jamais ce chiffre n’a été aussi élevé. Il fait écho aux images de ces files interminables de jeunes ou d’étudiants qui font la queue pour essayer de décrocher une chambre au dernier étage d’un immeuble.

L’indignité en chiffres

– 912 morts de la rue en 2024. Dont 31 enfants de moins de quatre ans.

– 350 000 personnes sans domicile.

– 590 000 personnes hébergées chez des tiers (hors parents) en 2020.

– 2,9 millions de ménages en attente d’un logement social en 2026. Nouveau record.

– 4,2 millions de personnes non logées ou très mal logées en France en 2026.

– 12 millions sont en situation de fragilité par rapport à leur logement.

– 93 100 ménages reconnus prioritaires selon la loi Dalo (Droit au logement opposable) toujours en attente de relogement depuis… 2008 ! Quasiment tous hors des délais prévus par la loi.

– 24 556 expulsions locatives par la force publique en 2024. Un record historique : une hausse de 223 % en vingt ans !

– 35 % des ménages ont eu froid dans leur logement en 2025. Contre 15 % en 2019

– Et tout ça ne risque pas de s’arranger : 273 000 logements ont été mis en chantier en 2025, contre 434 000 en 2017.

Source : Fondation pour le logement des défavorisés.

Surtout, le rapport dessine une tendance : la situation se dégrade. Elle se dégrade à vitesse grand V, même, depuis quelques années.

Les morts de la rue ? 16 % de plus en un an.

Le nombre de personnes sans domicile ? Il a plus que doublé, en augmentation de 130 %, depuis 2012, où elles étaient 143 000.

Les gens contraints d’être hébergés chez des tiers ? En augmentation de 15 % sur sept ans.

Le nombre de personnes en attente d’un logement social ? Plus 38 % depuis l’arrivée de Macron à l’Élysée.

Et c’est comme ça partout, dans tous les secteurs, sans même parler de la précarité énergétique que subissent les gens pénalisés par le manque, ou les retards, de la rénovation énergétique. Pour les familles qui ont un logement, celui-ci représente désormais en moyenne un tiers de leur budget, et jusqu’à la moitié pour les plus modestes.

Tout empire, depuis une dizaine d’années, plus ou moins.

Et c’est le troisième enseignement du rapport, et pas le moindre : la responsabilité de nos dirigeants. Un constat qu’on jurerait poussé par une urgence qui ne peut plus s’embarrasser de simples mots, de simples chiffres, sans pointer les causes.

Car il y a des responsables, oui, à la situation.

La crise du logement, elle « constitue un miroir des dysfonctionnements du marché immobilier et des politiques sociales ». Des politiques tout court, pourrait-on dire, à lire le rapport de la Fondation. Car ces conclusions-là, si elles sont étonnamment très peu reprises dans la presse, sont tranchantes. Elles pointent une date, un moment de bascule qui correspond à l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée : « Faute de priorité accordée au logement, c’est l’austérité budgétaire qui sert de fil rouge depuis 2017 pour le logement, en particulier en direction des personnes défavorisées : coupes dans les APL, le secteur Hlm ou la rénovation énergétique… L’année 2025 n’a pas fait exception au désengagement continu de l’État, malgré l’approfondissement de la crise du logement. » Et la Fondation finit par prévenir : « Quand les indicateurs du mal-logement se dégradent tous, que la pauvreté et les inégalités atteignent des sommets, des mesures ponctuelles et marginales ne suffiront pas à résoudre la crise du logement. »

***

Et si on sondait les causes ?

Si on essayait de voir ce qui cloche, depuis des années ?

« L’origine de la crise, c’est le début des années 2000, avec le décrochage de deux courbes : les revenus des Français qui baissent par rapport au coût de la vie, et le prix des logements qui augmente. » J’ai contacté Nathalie Appéré, secrétaire générale de France Urbaine, une association qui regroupe des maires de villes et d’agglomérations d’un peu partout en France (et qui couvre trente millions de personnes en France), et d’un peu tous les bords politiques. Il se trouve que Nathalie Appéré, par ailleurs maire de Rennes, est particulièrement impliquée sur les questions de logement – ça tombe bien.

Elle pointe, donc, la baisse relative des revenus, l’explosion des prix… Le journal Les Echos en faisait un titre, le 2 septembre dernier : « Les tarifs des logements ont bondi de 88 %, hors inflation, en 20 ans. » Il y a un croisement des courbes, donc. Mais pas que, selon la maire. « Le péché originel, c’est la baisse de 5 euros des APL, en 2018. Ça a siphonné les moyens des bailleurs sociaux qui n’ont plus pu ni construire ni rénover. »

Je me souviens : on l’avait dit, et répété, à Fakir, à l’époque.

C’était une des premières grandes mesures du nouveau président et de son gouvernement, fin 2017 : baisser les APL de cinq euros, les aides personnalisées au logement que touchent les locataires en fonction de leurs revenus. En imposant aux bailleurs qui gèrent le parc des logements sociaux de compenser cette baisse. Prendre aux plus modestes puis demander à ceux qui les logent de compenser le racket, en somme…

Levées de boucliers, partout : Association des maires de France, Confédération nationale du logement, Assemblée des Départements, associations de consommateurs, bailleurs, Villes de banlieues, syndicats, métropoles, même la Capeb, le patronat de l’artisanat du bâtiment ! Alors que les macronistes, incapables de comprendre ce qui se jouait, se gaussaient des fainéants incapables de sortir cinq euros de plus, les bailleurs sociaux alertaient sur le tsunami qui s’annonçait, pour eux : moins de fonds, donc moins de financement pour construire et rénover les logements sociaux, dont moins de logements disponibles, donc la spéculation sur ceux qui restent, donc des prix qui augmentent… le cercle vicieux, absolu.

Dès 2018, un bilan financier était établi par divers organismes, comme l’Union sociale pour l’habitat : ce serait, chaque année, 1,8 milliard manquant pour investir, soit 54 000 logements construits et 103 000 bâtiments rénovés en moins. 146 000 emplois détruits. Et, accessoirement, un demi-milliard en moins dans les caisses de l’État, alors qu’il s’agissait de faire des économies… La fondation pour le Logement l’évoque aussi, dans son rapport : « Au total, depuis le début du premier quinquennat Macron, le montant des APL [a subi] une baisse de 5,2 milliards entre 2017 et 2024 […] alors qu’elles contribuent massivement à la lutte contre la pauvreté, au même titre que les minima sociaux, et ne bénéficient qu’à des ménages modestes. Si l’hébergement est si saturé, une des explications réside dans les difficultés d’accès au logement social. »

Il y a d’autres raisons, bien sûr. « Je dors dans un parking, je suis en hamac, je ne touche pas le sol. Avec un bon duvet, t’es en intérieur, à l’abri du vent. » On avait rencontré Bud, 25 ans, dans une rame de métro, à Paris, il y a quelques semaines. Avec son sourire, son franc-parler et avec Tonton, son acolyte, ils font partie des 350 000 oubliés qui dorment chaque soir à la rue en France. Tous les deux crèchent dans un parking, donc. Et Bud, qui a pas mal bourlingué dans le pays, nous racontait ce qu’il avait vu, sur les régions côtières, dans les zones touristiques : « Ils ne construisent plus assez de logements sociaux, c’est sûr, et un autre problème, c’est Airbnb. Il y a des coins où Airbnb c’est 70 % des logements. Donc, les gens ne peuvent pas se loger là où ils bossent. »

Maximilian, le fils de Sylviane, l’a constaté lui aussi en Vendée, au fil de la quête de ses parents pour trouver un toit : « C’est un problème systémique, et amplifié ici sur la presqu’île : sur le nombre de demandes, le nombre de gens qui reçoivent effectivement un logement social est infime. Y a le prix des loyers dans le secteur, qui est très attractif sur le plan géographique. Et puis sur la presqu’île on a 80 % des résidences secondaires, fermées à l’année. Avec Airbnb, c’est même devenu une catastrophe. Avant de septembre à juin on pouvait s’en sortir, trouver un logement, maintenant c’est vraiment problématique. Sans compter que des communes n’ont pas leur quota de logements sociaux. » La Fondation pour le logement le pointait, également : sur un peu plus de 2000 communes soumises à la loi SRU en France (qui impose, en gros, de disposer de 25 % de logements sociaux pour les villes de plus de 3500 habitants dans les zones tendues), la moitié ne respectent pas la loi. Trop cher, pas assez d’espace, pas envie de voir arriver de nouveaux habitants – les prétextes sont nombreux, et pas grand-monde ne semble pressé de respecter la loi, ou de la faire respecter.

Les raisons sont multiples, donc – c’est une évidence. Mais au-delà du manque de volonté politique, la baisse des APL reste une cause essentielle, délétère. La crise d’aujourd’hui vient de là, en bonne partie. Nathalie Appéré soupire. « Le Macronisme porte une responsabilité lourde. Ils ont fragilisé la politique du logement à tous les niveaux… Mais voilà : on a préféré se concentrer sur ‘‘le pognon de dingue’’ » – en référence à la formule de Macron dénigrant en 2018 les aides de l’État aux plus défavorisés. Le « Mozart de la finance » aura joué quelques fausses notes, sur ce coup-là comme sur tant d’autres.

La secrétaire générale de France urbaine reprend : « Ce qui a masqué, longtemps, la réalité, c’est que les taux d’intérêt étaient bas, donc les gens empruntaient facilement. Mais quand les taux ont augmenté, ça a dévoilé la crise.

Fakir : On a aussi l’impression de va-et-vient permanents autour des aides et des moyens mis en œuvre…

Nathalie : Oui, et ça a contribué à ce que tout s’accentue encore au début des années 2020 : il y a la baisse des aides à la pierre pour construire, et donc une politique de logement où on refuse désormais d’investir. Les aides aux maires bâtisseurs ont été supprimées, puis sont revenues… On est dans des systèmes assez erratiques. Idem pour le stop and go permanent de MaPrimRenov, ou les aides qui arrivent en retard, ou qui ne sont pas à la hauteur des enjeux… Alors qu’on a de plus en plus de besoins, parce que les familles se séparent, parce que la population augmente, parce qu’il faut des logements dans les bassins d’emploi…

— Et quand vous pointez tout ça auprès des instances, du gouvernement, vous avez des retours ?

— On a lancé des alertes, des alertes, des alertes, mais on n’a jamais vu venir de plan d’ampleur. On a juste posé des rustines sur le problème.

— Il ne se passe pas grand-chose, en somme ?

— Ah mais c’est pas qu’il ne se passe pas grand-chose, c’est qu’il ne se passe rien ! Enfin si : depuis 2017, on assiste au détricotage du logement social. Pour répondre aux besoins des plus modestes c’est pourtant la première des réponses. »

***

Paris, Sénat, 13 janvier 2026.

Quiz : qui a dit « La première bataille, c’est de loger tout le monde dignement. Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des femmes et des hommes dans les rues, dans les bois ou perdus. C’est une question de dignité, c’est une question d’humanité et d’efficacité là aussi » ?

Allez. Je sais que vous l’avez. C’était en 2017, juste avant les Présidentielles… Celui qui parlait de « dignité » face au mal-logement, « d’humanité »… C’est… Oui, bingo : Emmanuel Macron.

C’est Emmanuel Macron qui, vue basse et ambitions au ras du sol, par idéologie pour donner aux plus fortunés ce qu’il prenait aux plus défavorisés (les APL, par exemple), a mis à mal la politique du logement dans le pays dans un calcul budgétaire comptable, aveugle, mesquin. Face aux « alertes répétées, y a t il une politique du logement en France ? », s’interroge la Fondation pour le logement des défavorisés. « Existe-t-il, chez les responsables politiques, la volonté de répondre aux besoins sociaux […] ? Dans la période actuelle, l’approche de la question du logement par les responsables politiques est trop souvent réduite à des préoccupations budgétaires. Depuis une dizaine d’années, le logement est considéré comme un gisement d’économies et, de fait, les ponctions financières sur le secteur ont été considérables depuis 2018. Le résultat est sans appel : la part de la richesse nationale consacrée au logement est en chute libre. »

Emmanuel Macron, fidèle à sa stratégie et à son ego, rejette lui la faute sur les autres, les maires en particulier qui « mis à la tête de grandes métropoles ne veulent plus construire ».

Les tocards de l’économie.

« L’État s’est désengagé. Par exemple, sur Rennes, quand on construit un logement social, l’État investit 1€ quand la métropole en investit 32 000 ! Or s’il n’y a pas d’investissement public, il ne peut pas y avoir de prix bas. » Nathalie Appéré masque mal sa consternation. Il faut dire que le désengagement de l’État du secteur du logement, c’est pire, encore, qu’une stratégie court-termiste : ça relève, économiquement, d’un non-sens. D’un mauvais calcul, d’une bêtise sans nom, serait-on tenté de dire. Parce que le logement est un contributeur net, pour le budget du pays : il lui rapporte plus qu’il ne lui coûte, si on compare les investissements nécessaires en face des revenus en taxe foncière, loyers, TVA…

Les Comptes du logement, publiés chaque année par l’État, évaluent l’impact économique du secteur. Sur l’année 2023, par exemple, les aides publiques au logement (APL, aides aux bailleurs sociaux, taux de TVA réduit…) s’élevaient à 44 milliards d’euros. Face à ça ? Les recettes fiscales issues du logement (TVA sur les logements neufs, fiscalité foncière, impôt sur les transactions immobilières…) ont généré 97 milliards pour les comptes de la Nation. Et on ne compte même pas ici les économies effectuées sur les dépenses de santé ou d’urgence qu’implique le mal-logement. Faites le calcul : un euro investi, c’est 2,2 euros récupérés, immédiatement ou presque. Le gouvernement, lui, n’a toujours pas compris l’équation.

Mais ne soyons pas trop sévères avec nos dirigeants nationaux : l’actuel ministre du Logement devrait nous sortir de cette situation par le haut. Vincent Jeanbrun, puisqu’il s’agit de lui, est un homme nouveau, qui « disrupte ».

La moitié des communes ne respectent pas la loi et n’atteignent pas les 25 % de logements sociaux ? Le ministre Jeanbrun soutient un amendement pour… comptabiliser les cellules de prisons comme logement social ! « Certes, j’en ai bien conscience, [cela] n’apportera peut-être pas grand-chose en matière de logement social, [mais ça] aidera beaucoup notre pays à construire des prisons », réfléchissait-il à voix haute, le 13 janvier dernier, devant le Sénat.

La Fondation pour le logement des défavorisés veut remettre son rapport annuel au ministre du Logement, une tradition ininterrompue depuis trente ans ? Jeanbrun est absent « pour raison d’agenda ». Le ministre du Logement a mieux à faire, a priori, que s’occuper d’histoires de logement.

Mais qu’on ne s’inquiète pas : le ministre Jeanbrun est visiblement un expert pour trouver des logements abordables et confortables, et il pourra certainement faire bénéficier les Français de son expertise. Le 2 septembre 2024, le parquet de Créteil a en effet ouvert une enquête judiciaire à son encontre, suite à un signalement de l’association Anticor. L’ancien député et maire a fait loger pendant plusieurs années son directeur et son chef de cabinet dans deux pavillons appartenant au syndicat intercommunal qu’il présidait, pour un loyer imbattable : deux maisons de 150 m² pour 750 € par mois…

Pour ceux qui n’ont pas la chance de faire partie de son carnet d’adresses, et en attendant d’être enfermé en prison pour pouvoir bénéficier d’un logement social, la réalité est plus terne. Les associations alertent sur les femmes victimes de violences qui ne peuvent quitter le domicile conjugal, les emplois auxquels on renonce faute de toit… « Je mets des visages derrière tout ça, rappelle Nathalie Appéré. Dans nos permanences d’élus, c’est ce qui remonte le plus : des jeunes qui renoncent à leurs études, un couple qui ne se sépare pas, ou qui renonce à avoir un enfant parce que son logement n’est pas adapté. Quelqu’un qui fait des heures de trajet pour aller travailler, plusieurs personnes qui dorment dans une même chambre… »

« Des visages » : ce sont ceux de Romain, d’Elisa, de Mila ou de Gabriel qui me sont revenus en mémoire…

***

Marmande (Lot-et-Garonne), le 21 janvier 2026.

« On a quitté la maison dans laquelle on a vécu, ils nous ont virés, ça foutait les boules… Mais mes parents nous l’ont annoncé comme une nouvelle aventure. Même si c’était très sommaire. Au début, on dormait dans le van avec ma sœur. » Gabriel a 17 ans, et il raconte ses années « garage ». Quatre ans à vivre dans un hangar pour voitures, avec ses parents et sa sœur, Mila. « Plus le temps passait plus ça devenait chiant. C’est sûr qu’on pouvait pas trop amener de copains à la maison. Au début je le cachais. Après on s’y fait. De toute façon, j’avais pas trop d’amis… »

Je m’étais souvenu de l’histoire de sa famille en pensant à Céline Boussié, une femme formidable, lanceuse d’alerte (voir Fakir n° 85). Il y a quelques années, Céline, donc, m’avait parlé de cette famille, avec deux enfants en bas âge, qui avait dû se réfugier dans un garage pour tout habitat. C’était dans les Landes.

J’ai composé le vieux numéro de téléphone que j’avais retrouvé : il n’avait pas changé.

« Venir nous voir ? Bien sûr ! On est près d’Agen, maintenant. » C’est Elisa, la maman, qui me répond au bout du fil. « Vous pouvez passer demain ? »

C’était parti pour quelques heures de train…

J’en profite pour vous refaire rapidement le début de l’histoire, du coup. Dans les Landes, Romain bossait comme ouvrier du bâtiment, Elisa restaurait des fauteuils. Ils envisagent de monter leur affaire de magasin de décoration, se lancent dans l’aventure, qui prend vite forme. Tout bascule à cause de frais bancaires qui provoquent un solde négatif sur leur compte, rien, 700 euros, qu’ils s’apprêtent à rembourser. Mais la banque en profite, les place en interdit bancaire, ferme tous leurs comptes – ce qui les empêche de rembourser leur prêt immobilier. La même banque, du coup, lance une procédure pour saisir leur maison. Formidable, non ? Leur rêve et leurs vies s’effondrent, et puis il y a les enfants, encore tout jeunes. Il leur faudra huit ans de batailles judiciaires pour faire reconnaître les torts de la banque, qui avait agi dans la plus parfaite illégalité, et être rétablis dans leurs droits. Ils n’ont pas encore récupéré leur argent, ni la maison, mais vivent désormais dans une bâtisse abandonnée depuis vingt ans qu’ils retapent, au bord de la Garonne… Promis, on vous racontera dans Fakir, un jour, cette lutte folle, dingue, où David l’emporte contre Goliath. Bref : Elisa, Romain et leurs enfants doivent tout quitter, mais n’ont plus les moyens d’habiter un logement. Sur Leboncoin, ils dénichent un garage, pas trop cher. Et les voilà qui s’exilent vers Marmande, à deux cents kilomètres de là.

Le train arrive en gare, le couple est venu me chercher avec son van.

Romain est un grand gars sec, le verbe à fleur de peau, prêt à parler des heures de leur lutte. Elisa ouvre de grands yeux, un peu désabusés je crois, sur la vie. Tous deux sont combattifs mais forcément marqués, je le sens, par l’épreuve qu’ils ont vécue.

Direction le garage où ils ont habité pendant près de cinq ans, que je me rende compte. Un grand hangar, haut de plafond (mais y a pas trop de plafond, en fait, on voit directement les combles de l’étage du dessus, dont le plancher est troué), des vitres en haut des murs, mais cassées un peu partout. « Il a fallu tout aménager pour y vivre. L’électricité n’était pas aux normes. On s’est arrangé avec le voisin : on payait son abonnement, et en échange on pouvait utiliser son électricité. » Romain fait la visite des lieux. « On a mis du placo pour aménager des pièces, que les enfants aient un espace à eux. Mais le plus dur, ça a été pour l’eau…

Fakir : Ben oui, je vois que vous avez pas d’arrivée d’eau, en fait.

Romain : Eh non… Du coup, j’ai mis des cuves d’eau, là, au milieu, reliées directement à la gouttière, pour récupérer l’eau de pluie. Deux bidons de 200 litres. J’ai mis de la ouate et du gravier pour que ça filtre un peu la merde, une pastille de javel pour éviter les moustiques, et après il fallait vraiment gérer.

Elisa : On prenait des seaux d’eau de dix litres, et on les faisait chauffer, petit à petit, pour pouvoir se doucher. Franchement, déplacer l’eau, c’était harassant. On ne se rend pas compte.

Romain : On gérait, parce qu’on n’avait pas la quantité suffisante, surtout en été quand il ne pleuvait pas. La consommation moyenne d’eau d’un Français, c’est 100 litres par jour. Nous on faisait 60 litres par personne, mais sur un mois ! On prenait une douche un jour sur deux seulement, on gérait tout.

Elisa : Pour boire, c’est un voisin qui nous amenait de l’eau, dans des bouteilles.

Romain : Le plus dur aussi, c’est le manque de lumière directe. En hiver il faisait trop froid, huit, neuf degrés dans les chambres, donc on mettait des pulls mais on devait aussi tout calfeutrer, les carreaux étaient pétés et pour les changer, faut les moyens. On pensait que ça allait durer deux mois, ça a duré quatre ans…

Elisa : Pendant six mois, on n’a pas eu de frigo. On se nourrissait sur le marché, directement. Les commerçants nous connaissaient, ils nous faisaient des prix, et on avait aussi les invendus. » La famille vivra comme ça, de petits boulots, de débrouilles et de coups de main, pendant des années.

On quitte les lieux.

Dans le van qui nous amène vers leur nouvelle baraque, ils refont l’histoire.

Romain : « Quand on nous explique qu’on va nous prendre la maison, qu’il faut partir très vite, on a voulu partir pour de bon, aller vivre dans les Pyrénées, dans une bergerie, se couper du monde. C’était vraiment le projet. Mais ce choix, on l’aurait imposé aussi aux enfants, qui auraient eu du mal ensuite à revenir dans la société. Alors, on a renoncé, pour eux.

Elisa : Mais il fallait s’en aller : à partir du moment où la banque nous menaçait de saisir la maison, des huissiers pouvaient arriver à tout moment, et on ne voulait pas faire vivre une saisie immobilière à nos enfants. Parce que nos voisins avaient déjà vécu la même chose, on était là et on l’a vu, et c’est terrible. Je préférais qu’on leur dise qu’on allait déménager, que ça allait être roots, mais que ce serait une sorte d’aventure.

Romain : Mais le garage, on a vraiment saturé au bout de trois ans. Le manque de lumière, le froid… »

C’est un coup de chance, enfin, qui les tire de là : au détour d’une balade, ils tombent sur une maison en ruines, isolée, avec un écriteau à peine lisible, bouffé par les ronces : « à vendre. » à vendre, depuis vingt ans ! Ils négocient avec le propriétaire de la reprendre pour une bouchée de pain, vraiment, en ne versant qu’un petit bout de la somme chaque mois.

Dans le salon – cuisine, avec le poêle à bois dans un coin, on se pose avec Gabriel, 17 ans, donc, qui vient déjeuner sur sa pause du boulot. Lui bosse déjà en intérim. Il me semble mature, pour son âge, mais l’histoire de sa famille, c’est bien un gamin de douze ans qui l’a traversée : les regards des autres à l’école, le regard sur soi-même, aussi. Vivre dans un garage ? « Les profs voulaient m’en parler, ils se doutaient de quelque chose. Un jour le directeur de l’école m’a ramené à la maison, il est arrivé devant le garage, il était surpris. ‘‘Je peux entrer ?’’ Il est entré, c’était sombre. ‘‘C’est là que tu vis ? – Ben oui, c’est là.’’ Après ils ont dû en parler entre eux à l’école, parce que les profs étaient vachement plus tolérants avec moi. Ils ont dû savoir. Mais pour leur expliquer le pourquoi… L’histoire de la banque, déjà que certains adultes n’y comprennent rien… Enfin bref. Aussi, quand il y avait des soirées entre potes, c’était jamais chez moi.

Romain : Ils sont venus, quand même, parfois. Mais le risque qu’on courait, c’est que si ça se savait trop qu’on vivait dans un garage, on risquait de perdre nos enfants, qu’on nous les retire.

Elisa : Oui. On avait vraiment peur de ça.

Romain : Alors on a toujours tout fait pour qu’ils soient toujours douchés et bien habillés pour sortir.

Gabriel : La douche, c’était compliqué. L’eau de pluie, le seau, la faire bouillir, la casserole, mélanger l’eau bouillante et l’eau froide, se mouiller vite…

Romain : Quand on allait au kebab, on allait aux toilettes, l’eau sortait fort du robinet, avec de la pression… Quelle kiffance !

Gabriel : On prenait des douches là où on faisait du sport, aussi. Je faisais de la natation. Le bus m’attendait pour rentrer, moi j’étais sous la douche. Je disais au prof vingt minutes avant la fin de la séance que je devais aller aux toilettes. Ben en fait j’allais sous la douche pour en profiter plus longtemps.

Romain : On ne l’a appris qu’après-coup, mais des gens ont envisagé de nous prêter un logement. Mais ils nous ont vus évoluer et nous en sortir par nos propres moyens, peu à peu. On aurait refusé la proposition, parce qu’on ne voulait pas de la pitié.

Fakir : Et toi ça te faisait, quoi, Gabriel, par rapport à tes potes ?

Gabriel : Est-ce que ça me dérangeait ? Oui, oui… Tout ça, ça m’a bloqué quant à la confiance en moi. J’étais quelqu’un de pas normal selon les codes de la société, et ça joue sur la confiance. Moi-même je ne me considérais pas, intérieurement, comme quelqu’un de normal.

Fakir : ça se concrétisait comment ?

Gabriel : Par exemple j’allais pas en cours pour bosser, mais pour faire rire ma classe. Enfin… j’y allais surtout pour être au chaud aussi, parce que dans le garage il faisait 8 degrés, à cause des ouvertures dans les vitres.

Fakir : Vous tombiez pas malade ?

Romain : C’est tout l’inverse : on s’est immunisés face à la maladie ! La galère, ça crée des anticorps.

Elisa : Heureusement, parce qu’on n’avait plus la Sécu.

Gabriel : J’avais quand même des migraines, presque chaque week-end : quand tu as la pression, parce qu’en cours au début j’en prenais plein la gueule par les profs, et donc après par les parents, j’avais un gros mal de crâne, des vomissements, il fallait parfois que je reste enfermé pendant trois jours.

Fakir : Mais t’en gardes quel souvenir, de cette vie au garage, quand tu regardes en arrière ?

Gabriel : Avec le recul, je dirais que j’ai bien vécu tout ça… mais sur le coup c’est sûr que non. Le côté social, c’est important quand on est jeune. C’est l’entrée au collège qui a fait ça, qui a aggravé les choses. En plus moi je déteste l’injustice, et j’hésitais pas à ouvrir ma gueule. Le jugement des autres, ça compte beaucoup, autant de la part des camarades de classe que des professeurs. Pour eux j’étais un cassos. Donc un cassos, sa mère est célibataire, forcément. Quand mon père est arrivé à la réunion avec les profs, ils lui ont dit ‘‘Mais vous êtes qui, vous ?’’ Ils étaient surpris de voir que j’avais un père. Et puis à la fin de la réunion, ils lui ont dit ‘‘Ah mais c’est drôle, vous vous exprimez bien…’’

Romain : C’est tellement facile de se faire une image des gens uniquement par rapport à ce qu’ils vivent.

Gabriel : J’ai fait le tri, aussi, dans tout : j’ai dégagé le mauvais et gardé le bon. Mais c’est pas comme si on avait eu le choix, de toute façon. »

Voilà Mila qui descend, alors que son frère doit retourner bosser. Pas d’école pour elle aujourd’hui : elle vient de se faire opérer des dents de sagesse, trois jours d’arrêt et les joues gonflées. Elisa sort les assiettes, avec au menu les saucisses maison qu’ils viennent de préparer. « Là on a fait 140 kilos de viande avec le cochon, ça prend du temps, trois jours de boulot, mais ça coûte 240 balles au lieu de 1000, alors mieux vaut tout faire nous-mêmes » calcule Romain. Le bois, la nourriture, ils font tout au plus proche, et eux-mêmes la plupart du temps. Ils ont appris à vivre autrement. Dehors, entre la maison et le fleuve, les poules, les canards et le lapin se tournent autour, surveillés par les deux chiens.

Mila mâche avec précaution.

Fakir : « Et toi, le garage, t’a vécu ça comment ?

Mila : Moi ça a été. Mais mes copines le savaient très peu : c’est un peu la honte, quand même. J’avais fait un anniversaire, malgré tout, et une copine en rentrant chez elle l’avait dit, qu’on vivait dans un garage, que c’était pas normal. Mais c’était une connasse : elle avait dit qu’on vivait dans un garage pourri. J’étais un peu vexée, oui, forcément. Après, j’ai plus trop invité de copines, du coup. A un moment ça m’a saoulé de pas avoir la même maison que les autres, de devoir m’expliquer sans cesse, ‘‘alors tu te douches ou pas ? — Ben oui…’’ Dans l’adolescence, on a juste envie d’être comme les autres.

Fakir : Je crois que la presse locale avait parlé de vous, non ?

Mila : Oui, et après l’article dans Sud-Ouest, il y a eu des réactions, tout le temps la même chose : ‘‘Ah, si on peut vous aider…’’ Mais nous, on refusait l’aide. Parce que je crois qu’ils disaient ça surtout pour se donner une bonne image d’eux-mêmes, pas vraiment pour aider. Ça sonnait faux, dans leur bouche. Ils te proposaient ça devant tout le monde, en critiquant ta situation, en plus. Alors, moi, je disais que j’avais pas besoin de leur aide.

Romain : On a notre fierté : une épreuve, on la surmonte. Certains perdent leurs enfants, un bras, une jambe. C’est bien plus grave que nous.

Mila : Le souci dans le garage, c’est qu’on n’était pas autonome. On pouvait pas décider de quand prendre notre douche, ou faire la cuisine, parce qu’il fallait être à plusieurs pour s’occuper de l’eau. Avant, tout ça, j’aimais pas trop en parler, j’avais honte… » Elle se tourne vers sa mère : « Je suis désolée, c’est peut-être triste pour toi d’entendre ça…

Elisa : Non… »

Je mesure, à ce moment-là, ce qu’il faut de courage, de prise de recul sur soi-même, pour évoquer tout ça de la sorte, et entendre ses enfants en parler, face à soi. C’est pas juste le récit d’une aventure, c’est leurs vies, leurs douleurs, parfois leurs hontes passées, qu’ils mettent à nu devant moi.

Mila : « Ça nous aide à ne pas nous plaindre aujourd’hui. »

Entre le combat judiciaire et cette vie différente, rationnée, en marge, Romain et Elisa sont passés par tous les états, ont affronté les regards qui se détournent, les gens, très proches parfois, qui font semblant de ne plus vous connaître. Ils ont subi « un impact psychologique terrible », ont sombré souvent « en burn out de tout », les pensées ont flirté avec l’abîme.

Elisa me le dira, plus tard, avant que je ne reparte : « Moi, j’ai fait ce que je sais faire de mieux dans ma vie : j’ai fait fi de moi-même. ça a été lourd d’entretenir l’équilibre familial. Mais mes gamins, ils savent qui ils sont, ce dont ils ont envie. Ils sont indépendants et heureux, ça leur servira pour la suite. Leurs carrières, c’est très secondaire. Je veux d’abord qu’ils soient heureux dans leur vie. »

***

« On mène un combat contre un bailleur véreux qui gère 2500 logements à Trappes, qui applique des charges délirantes, qui ne rénove pas les logements, etc. Ils se font tous racketter : ils ont tous reçu entre 400 et 1000 euros de rappel de charges. Comment tu fais pour payer ça quand tu es tout seul ? Alors la mairie affrète des bus pour qu’on aille tous ensemble au siège du bailleur. Ils se croient inatteignables parce qu’ils sont loin ? Faites sortir tout le monde des immeubles, on va faire une heure de route tous ensemble et on va manifester avec des mamans et des papas de la ville… » Ali Rabeh, le maire de Trappes, en banlieue parisienne, nous racontait ça il y a un an. « Quand tu en prends plein la gueule face à ton bailleur, que tu vis dans l’insalubrité, tu baisses la tête. Tu veux faire quoi tout seul ? Mais quand on se mobilise, qu’on recrée du collectif, tu imagines deux cents personnes qui vont déposer une assignation en justice tous ensemble ? Ils vont prendre conscience d’être un corps collectif, de ne plus être atomisés, chacun pour soi. Tu verrais la fierté retrouvée des familles… »

Pourquoi on vous raconte ça ?

Pour montrer que les solutions existent, mais que sans volontarisme politique, à chaque échelon, on n’y arrivera pas. On ne fera que perpétuer la crise du logement en France.

Qu’on écoute, ne serait-ce qu’un instant, les premiers concernés, qui subissent la situation. Maximilian, par exemple. « Ce qu’il faudrait, pour que ça change ? Un encadrement des loyers. Et puis, comment est-ce possible qu’il y ait plus de résidences secondaires que d’habitations à l’année ? » Des outils existent, des outils fiscaux, augmenter la taxe d’habitation sur les résidences secondaires pour encadrer les locations touristiques, remettre des biens sur le marché… Mais on y revient : il faut une volonté politique, cette volonté inexistante pour l’instant. « Je ne comprends pas que nos dirigeants ne s’en rendent pas compte, et qu’il ne se passe pas plus de choses. Moi, pour ma mère, j’attendais que la députée de notre circonscription s’empare de la situation. Pendant la crise des Gilets jaunes, elle avait au moins eu le courage de venir voir les citoyens. J’étais là, dans la salle communale, à Herbignac. Elle a été interpellée sur le sujet du logement, déjà. Elle avait dit qu’elle était au courant des problématiques, mais force est de constater que rien ne s’est passé depuis. »

Ce qu’il faut faire, encore ?

Refinancer, bien sûr, le logement social, en finir avec la folie d’une baisse des aides, APL ou autres, qui ruinent le secteur et fait tant perdre à l’État par effet boomerang.

Un peu de volonté politique, donc.

Faire respecter la loi SRU, obliger les maires qui ne le veulent pas, ceux qui préfèrent payer des amendes, à construire leur part de logements sociaux.

Un peu de volonté politique, donc.

Maximilian : « Il faut construire plus de logements, oui. Parce que les inégalités se creusent, la pauvreté augmente, donc ça va aller de pire en pire. Pour les petits retraités qui n’ont pas pu devenir propriétaire avant leur retraite, ça va être de pire en pire. » En la matière, Nathalie Appéré est convaincue que des solutions existent, tout « en respectant le zéro artificialisation nette, qui est un impératif. Mais les friches industrielles peuvent être recyclées, on peut surélever, transformer des bâtiments inutilisés en logements… »

Un peu de volonté politique, donc…

Il existe un outil qui gagne de plus en plus de partisans, parce qu’il peut être, contrairement à d’autres, mis en place au niveau local par les maires sans attendre les décisions d’en haut : le bail réel solidaire. « à Pietrosella, avec ça, on a réussi à faire passer le prix du mètre carré de 7000 à 3500 euros pour certains logements ! » Pietrosella, c’est une petite commune de Corse-du-Sud, près du golfe d’Ajaccio. 1968 habitants l’hiver, 7000 l’été ! « Cet attrait touristique, ça fait qu’on est la 133e commune la plus chère de France. C’est trop cher pour les personnes qui vivent ici à l’année », soupire Jean-Baptiste Luccioni, le maire. Alors, voilà le principe du bail réel solidaire, « BRS » pour les intimes : via un organisme foncier solidaire, une commune achète le sol, puis permet aux ménages les plus modestes de construire dessus, de devenir propriétaire, pour un prix d’autant plus modique que le terrain ne fait pas partie de la vente. « Le sol reste la propriété de la commune qui le loue aux propriétaires pour un euro le mètre carré. Cela évite la spéculation et permet à des personnes qui vivent ici à l’année de se loger. » à la revente, le prix est encadré lui aussi : impossible de réaliser une opération financière, de spéculer.

à Rennes, le même système a été mis en place. Nathalie Appéré : « On acte que le sol est un bien commun, et on impose que le bien soit vendu ou loué en-dessous du prix du marché, à 50 % du prix parfois, en fonction des revenus des gens. Du coup ils peuvent acheter, se constituer un patrimoine. Et on favorise une vraie mixité sociale. Ça concerne 1700 logements chaque année sur Rennes. »

Ah oui, une précision : notre ministre Vincent Jeanbrun, le 10 février au Sénat, s’est opposé à un amendement proposant une extension de ce système : « Ce n’est pas envisageable dans un contexte budgétaire contraint… »

Ce qu’il faut faire ? écoutons Tonton, l’acolyte de Bud, qui avec lui dort dans un parking à Paris, et qui le constate tous les jours : « Il y a des immeubles entiers pas habités : ça pourrait servir. La priorité, ça devrait être de donner de la place à ceux qui n’en ont pas, réquisitionner les immeubles quand il y a personne dedans. » On compte, selon l’Insee, trois millions de logements vacants en France, soit près de 8 % du parc immobilier. Les maires n’ont pas le pouvoir de réquisitionner, seuls les préfets le peuvent : il faudra s’en remettre au gouvernement, lui rappeler la promesse d’Emmanuel Macron. Allez, un peu de volonté politique… « Il faut considérer que le logement n’est pas un bien ordinaire, mais un besoin essentiel, un droit fondamental », pointe la secrétaire générale de France Urbaine. « Et que tant que ça restera un bien spéculatif, un marché, on ne résoudra rien. Ce qui compte, c’est de pouvoir encadrer les prix et les effets du marché. Parce que si pour certains c’est un moyen de spéculation, pour d’autres c’est le besoin d’avoir un toit sur la tête… »

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