Le prochain Fakir est en kiosque ce jeudi 4 décembre!

j
h
min

Journal fâché avec tout le monde. Ou presque.

Bruxelles n’a toujours pas sauté.

Ursula von der Leyen est comme monsieur Jourdain : sans le savoir, ou plutôt en feignant de ne pas le voir, elle fait de la politique. La pire.

Publié le 24 février 2026

« Cet accord vient tuer nos agriculteurs, nos exploitations, nos villages. Je refuse le double discours, qu’on demande toujours plus à nos agriculteurs tout en ouvrant nos frontières à une agriculture industrielle importée. Je refuse d’être complice. » Je n’étais pas sûr de bien avoir entendu, ce matin du 18 janvier, à la radio. Mais si : un peu partout dans le pays, alors que cinq mille agriculteurs manifestaient à Bruxelles contre la signature programmée de l’accord du Mercosur, des centaines de maires décrochaient le drapeau européen du fronton de leur Hôtel de ville. Et ce sont peut-être surtout les maires de droite, vestiges du RPR-UMP-LR, si longtemps alignés avec la doxa libérale européenne, qui montaient sur l’échelle pour en arracher le bout de tissu.

C’est un tournant, à bas bruit mais un tournant, il me semble.

L’Union européenne s’est construite, dès ses prémices en 1951, sur le commerce. Les échanges. Puis les affaires, le business, suite logique. Pour les pays européens il fallait se lier, devenir interdépendants, contraints de s’entendre par l’argent et les marchandises pour ne pas revivre de conflit interne, alors que retombaient à peine les cendres de la deuxième guerre mondiale. Plus tard, en moins de dix ans, de l’Acte unique européen (1986) au traité de Maastricht (1993), l’Union européenne allait respecter, scrupuleusement, l’agenda de l’European Round Table, le principal lobby de multinationales présentes à Bruxelles : après l’abolition des barrières douanières vient celle des contraintes monétaires, des frontières fiscales, tout pour la libre-circulation des marchandises, jusqu’à la construction de dizaines de milliers de kilomètres d’autoroutes à travers le continent. Tout ça pour pouvoir délocaliser vers les pays de l’est de l’Europe. Tout ça avec la bénédiction ravie du président de la Commission de l’époque, Jacques Delors.

Ça n’a jamais changé : le business, sinon rien. Ou alors la guerre ! Je me souviens de la campagne du référendum pour le Traité constitutionnel européen, en 2005, et d’un meeting de Nicolas Sarkozy (Que je précise, ici : avec les copains d’Attac on courait, alors, les meetings du « oui » pour tenter de retourner les participants. Certaines fois la tâche était plus compliquée que d’autres.) Le futur président et actuel repris de justice multi-récidiviste le lançait, plein de faux trémolos dans la voix : « Pour venir jusqu’à cette salle, je suis passé devant un cimetière de croix blanches, celles de la deuxième guerre mondiale… Je ne veux plus jamais qu’on revive ça. » Et donc, il fallait voter « oui » à la concurrence libre et non faussée. CQFD.

Rien n’a changé.

Le business, avant et par-dessus tout, reste l’obsession première de l’Union européenne – ou plutôt, soyons justes, de la Commission européenne, celle qui mène la danse, et de sa présidente Ursula von der Leyen. Leur obsession envers et contre tout, contre les emplois, délocalisés, contre l’industrie ruinée, contre l’écologie martyrisée.

Rien n’a changé, 75 ans après la CECA, la Communauté européenne du charbon et de l’acier. Avec en contrepoint une autre dimension, cruellement mise en lumière aujourd’hui : obsédée par l’économie et la course au libre-échange, l’Europe est nulle, toujours aussi nulle, inactive, inopérante, sur le plan politique. Mais attention : ce n’est pas parce qu’on est nul en politique qu’on n’en fait pas. Comme Monsieur Jourdain qui chez Molière faisait de la prose sans le savoir, Ursula fait de la politique sans le savoir, ou plutôt en feignant de ne pas le comprendre. (Autre précision, en forme d’excuse, ici : Ursula von der Leyen n’est pas seule à mener la barque, bien évidemment. Il y a derrière elle des dizaines de commissaires de conseillers de lobbyistes de clones, mais cette Europe, par défaut, elle en est le visage, l’incarnation froide, calculatrice et indifférente.)

Sa prose à elle, donc : désindustrialiser, ne pas protéger ses ouvriers, ses employés, les mettre en concurrence avec le monde entier, c’est faire de la politique. C’est s’aligner sur le vieux dogme d’ouverture des marchés, du libre échange, du libéralisme. Ne pas dire un mot, ou si peu et du bout des lèvres, sur les drames qui se nouent à l’étranger, c’est faire de la politique. Se contenter de chuchoter, à peine, sur l’Ukraine, sur Gaza, sur l’intervention de Donald Trump au Venezuela, et plus récemment sur l’Iran, parce que ce qui compte avant tout c’est le business : c’est faire de la politique. C’est garder le même logiciel vieilli, usé, perdu, mythe des années 1960, qui traîne des décennies de retard.

Quand Ursula va faire allégeance, mettre genou à terre devant Donald qui la menace de droits de douane, pour finalement accepter tous ses diktats, elle fait de la politique. Elle choisit le libre-échange et le libéralisme, plutôt que de prendre au mot le président américain, plutôt que mettre en place de vrais tarifs douaniers en retour. Oui, de vrais tarifs douaniers, et non pas juste pour effrayer ou comme un argument de négociation, mais de manière assumée, pour retrouver notre souveraineté alimentaire, sanitaire, industrielle, numérique. Pas juste pour faire peur, mais pour protéger par là-même notre économie, nos ouvriers, nos paysans, la planète, nos industries, pouvoir investir dans les secteurs stratégiques, et ne plus vendre les entreprises de ces mêmes secteurs…

Quand elle signe à marche forcée l’accord du Mercosur, qu’elle choisit de ruiner nos agricultures et notre capacité à maîtriser notre destin, Ursula fait de la politique.

Avec une différence notable, toutefois, par rapport à ceux qui en auraient légitimement le droit : elle, ils, les membres de la Commission, là où se jouent les décisions, ne sont pas élus. Pas par le peuple en tout cas, pas par les gens qui subissent leurs choix. Ils échappent à la démocratie, irréductibles réfugiés dans leur cité de verre libérale de Bruxelles, quand plus personne sur le terrain ne veut de leur politique – même ces maires de droite qui les soutenaient hier et en décrochent le drapeau aujourd’hui.

Voilà quelques années, Fakir sortait un bouquin, dont les pages n’ont pas pris un pli et que je vous recommande, au titre évocateur : Faut il faire sauter Bruxelles ? (La réponse figurait à la fin.) Bruxelles n’a pas encore sauté, même si l’édifice se fissure sérieusement. La question est de savoir, vu l’urgence de la situation, s’il faut attendre qu’il s’effondre ou sortir de la maison pour réparer les dégâts.

Articles associés

Pour ne rien rater, inscrivez-vous à la

NIOUZLAITEUR

Les plus lus

Les plus lus

Retour en haut