Cet article de notre Best-of été est en accès libre ! Abonnez-vous ici pour découvrir plus d’enquêtes et de reportages !
OBJET : cadeau de Noël pour les AESH
DATE : 2025-12-17 21:17
DE : Françoise <fxxxxxxxx@orange.fr>
À: lequipedefakir@fakirpresse.info
« Bonjour Fakir.
Je suis AESH depuis 8 ans dans le Puy-de-Dôme. Je voudrais vous informer d’une annonce importante. En effet, Marie-Pierre Monier, Sénatrice, va proposer un projet pour donner un vrai statut aux AESH. Je sais que vous connaissez les conditions salariales des AESH et il est temps que ça change. C’est une opportunité que j’aimerais saisir. Je vais demander à un maximum de contacts d’envoyer un mail à ces sénateurs pour leur demander de soutenir ce projet… ça peut bouger. Je vous remercie de votre soutien. »
On avait noté l’info, oui. Mais n’empêche : nos lectrices sont vraiment les meilleures.
On a rappelé Françoise, 60 ans aujourd’hui, et on a commencé à causer, d’abord de son « parcours assez chaotique », qui décrit bien les secousses du monde du travail. À la fin des années 1980, elle bosse dans une imprimerie parisienne multi-centenaire, aujourd’hui disparue – « merci Internet ». S’ensuit une période de chômage, un déménagement loin de la capitale et une reconversion comme agricultrice, du maraîchage bio qui ne dure qu’un temps, jusqu’à ce que son conjoint soit lui aussi licencié. Avec deux enfants, pas possible de continuer dans un secteur qui demande autant d’énergie pour aussi peu de revenus. Françoise doit alors abandonner l’agriculture, et commence à bosser dans une mairie où les chefs « le sont à l’ancienneté, pas à la compétence, un milieu d’hommes où les idées des femmes indépendantes sont mal vues ». Alors, « au bout de dix ans, pour éviter le placard ou le burn out, j’ai démissionné. J’avais cinquante ans, je voulais un travail qui ait du sens, et je suis tombée sur une proposition dans une école à côté de chez moi pour devenir AESH : accompagnante d’enfants en situation de handicap. Je savais qu’il n’y avait pas une grosse rémunération à la clé mais je ne faisais pas ça pour l’argent, et j’avais appris à faire avec peu. Il suffisait d’envoyer une petite lettre de motivation. À l’époque il fallait qu’on ait le bac pour être embauchées, maintenant même plus : ils prennent toutes les personnes qui postulent tellement il y a de besoins. D’autant que le gros problème c’est qu’il n’y a pas de formation. Moi j’ai compris le métier au fur et à mesure des années, en changeant d’école. On ne va pas se mentir : c’est un boulot, je ne dis même pas un ‘‘métier’’mais un ‘‘boulot’’, que les femmes, et de plus en plus d’hommes aujourd’hui, prennent parce qu’elles n’ont rien d’autre. C’est tellement précaire… Les gens ne restent pas. Le turn-over est terrible. Et pourtant, je pourrais vous envoyer la grille des rémunérations, c’est une catastrophe. On est payées au Smic, sur 24 heures maximum. Donc au bout de quinze ans d’expérience, on peut espérer un salaire d’environ 1000 euros brut mensuels… »
C’est une bizarrerie profonde, un mystère de la science économique dont on entend pourtant rarement les experts débattre sur les plateaux télé. Soyons logiques : selon la sacro-sainte (mais pseudo) loi « de l’offre et de la demande » qui sert de boussole à nos dirigeants depuis quarante ans (avec la concurrence, aussi, pardon), selon cette règle d’or, donc, le salaire des AESH si courtisées, si rares, devrait être au sommet de la chaîne des métiers. Au-dessus, largement au-dessus des traders, des commerciaux, des publicitaires et même des parlementaires ! Mais non : elles sont toujours écrasées, horaires éclatés, temps découpé. Méprisées, finalement.
C’est pour y remédier que des propositions de loi arrivent régulièrement sur le bureau de l’Assemblée ou du Sénat, comme nous le rappelait Françoise…
Mais au-delà même de l’économie, il y a l’humain.
Au-delà même du besoin que la société couve, protège, rémunère à la juste hauteur ses AESH, il y a leur rôle, essentiel, ce lien qu’elles tissent pour permettre à des gamins de garder la tête hors de l’eau. « Une journée, c’est six heures de travail avec un élève, au plus près de lui, pour l’accompagner, le suivi des cours, la prise de notes, les explications personnalisées, tout faire pour l’intégrer à la classe de manière ordinaire », énumère Françoise.
Fakir : « Et les enfants que tu suis ont quels types de handicaps ?
Françoise : Certains élèves sont dans le non verbal, d’autres peuvent être hyperactifs, aveugles ou sourds. Mais on ne les suit jamais sur la totalité du temps. Malheureusement on ne suit pas tout le temps le même enfant, ce serait mieux mais on n’est pas assez nombreux, alors on passe de l’un à l’autre. Ça complique le suivi, c’est sûr. On est saupoudrées : trois heures ici, deux heures là, une autre ici… Les chefs d’établissement jonglent. Quand on n’est pas là, c’est très compliqué pour eux. Et s’ils ne sont pas capables d’être autonomes pour ne pas déranger la classe, ils ne pourront même plus aller en cours.
— Mais, toi, tu suis combien d’élèves, sur tes 24 heures de boulot ?
— ça dépend des périodes, mais entre huit et quinze, on va dire.
— C’est ingérable !
— Ma première année, en lycée, j’avais une même élève toute la semaine. Solène : elle était en fauteuil, paraplégique. Je l’ai eue de la seconde à la terminale, en accompagnement individualisé. J’étais sa secrétaire, pour les vêtements, les cahiers, l’accompagner d’une classe à l’autre, parce que l’accès aux salles avec un fauteuil, faut pas se leurrer, c’est des conneries. J’ai passé le bac avec elle ! Elle a continué en BTS derrière. Mais ce genre de suivi a disparu parce qu’il y a beaucoup plus d’élèves, désormais. Les instituts médico-éducatifs, les IME, ont fermé ou réduit leur capacité d’accueil, parce que l’état ne paye plus les éducateurs, les psychologues… y a énormément de jeunes pour qui il n’y a plus de place. Du coup à l’école on a deux fois plus d’enfants à suivre qu’il y a dix ans. Mais certains jeunes autistes qui peuvent avoir des accès de violence, y compris en frappant les enseignantes ou les AESH, ils devraient être suivis par des éducateurs spécialisés, pas par nous. Subir de la violence au travail, c’est très dur, et en même temps le gamin, c’est pas de sa faute. »
Trois fois non.
Le texte porté par Marie-Pierre Monier, sénatrice (PS) de la Drôme, proposait pour les AESH la création d’un nouveau corps de la fonction publique de catégorie B, un statut d’agent de la fonction publique territoriale de niveau intermédiaire. En novembre 2024, déjà, une proposition de loi en ce sens se fraye un chemin à l’Assemblée, mais n’est pas inscrite à l’ordre du jour. Un an plus tard, rebelote : cette fois, le texte est étudié, mais pas adopté. Vient le Sénat, donc, en ce début d’année. Et le flop, à nouveau. Parce que selon le ministère, la réforme aurait représenté un coût trop élevé : 4,4 milliards d’euros. Rappelons, tout de même, que la seule suppression de l’ISF a fait perdre 4 milliards par an aux caisses de l’État… Et que le financement actuel des AESH est estimé à 3 milliards par an. On a donc refusé, ici, un surcoût annuel de 1,4 milliard d’euros, pour pallier aux salaires de misère, au manque de reconnaissance, d’attractivité. Pour rendre un peu de dignité.
Petit rappel, toujours utile, à ce stade : le Cac 40, ces rois de l’optimisation fiscale pour échapper à l’impôt, a servi sur un plateau à ses actionnaires quelque 107 milliards d’euros en 2025. Ces mêmes milliards qui auraient pu servir à financer des structures comme les IME.
« Et tu disais que tu étais là pour les vêtements, aussi. Ça touche à l’intime, même, ton boulot…
— Complètement. On les accompagne aux toilettes, on les aide à faire pipi et caca. Pour des ados, c’est pas le plus évident. Mais les AESH c’est ça, c’est la grande débrouille. »
Il y a les sentiments, également. Parce qu’à ce stade d’intimité, des liens se créent, forcément, qui se rompent ensuite, fatalement. Françoise soupire. « Pour faire ce travail, il faut avoir une certaine distance. On côtoie un public en grande difficulté, qu’elle soit mentale ou physique, même les parents sont souvent largués devant les difficultés. Mais si je m’attachais trop, je souffrirais. Déjà qu’on se demande toujours comment ils vont se faire une place, que ça nous met la boule au ventre… C’est la distance qui nous permet de tenir. » La distance, et les belles histoires, aussi. Il y en a plein, parce que tout est possible. « Un jeune que je suivais avait une paralysie du corps, ou plutôt il ne le contrôlait plus, il gigotait dans tous les sens ! Il était en mouvement permanent, au point de se taper contre les murs, de se provoquer plein de fractures. Mais on a découvert qu’il aimait beaucoup la musique, et le piano l’a stabilisé. Dans mes années lycée, j’ai aussi suivi Alexandre, qui avait une trisomie 21. Il parlait très peu, il souffrait beaucoup de son apparence physique. C’était dur. Un jour, des années plus tard, je fais une formation, je vais manger au self, et là, quelle surprise ! Je le vois là, avec son chapeau sur la tête, au boulot, en train de faire le service avec ses collègues ! Je suis allée le voir, on s’est embrassés… il en était capable. Ils en sont tous capables. » Ils en sont tous capables, oui. à condition de donner les moyens aux AESH qui les suivent. « S’ils sont bien accompagnés, ils peuvent tous bien s’intégrer dans la société. Mais s’ils sont seuls pendant cinq, dix ans, ils ne s’intègrent pas, ne se font pas de copains, se battent ensuite dans la cour, donc on les retire de l’école… Alors qu’eux, ils veulent juste faire comme tout le monde. Faut les voir, quand ils arrivent à passer le brevet des collèges, fiers comme des coqs pour la remise du diplôme, bien coiffés… Pour eux ça vaut de l’or. C’est l’un des plus beaux jours de leur existence, et ça leur permet de vivre. »
Donner plus de moyens aux 145 000 accompagnantes du pays (pour 355 000 élèves censés être aidés) ? Mieux, même, leur offrir un statut ? à elles qui doivent payer leurs frais d’essence, et « le salaire passe en partie là-dedans », quand elles sont dispatchées sur trois écoles ? C’était donc l’objectif de la proposition de loi devant le Sénat, le 7 janvier dernier. Un horizon, après tant de promesses non tenues : ces heures supplémentaires qu’on allait leur payer, en 2025, et dont elles n’auront jamais vu la couleur – on les obligera même à ne plus venir aider les gamins pour les récupérer… « On est le deuxième corps de l’éducation nationale, mais contractuelles, sans aucun droit. Je touche 973 euros par mois prime comprise et on peut être virées du jour au lendemain », rappelle Françoise. D’autant que « c’est un métier précaire occupé par des personnes précaires, souvent seules dans leur travail, qui n’ont pas toujours la capacité d’exprimer leurs besoins, leur volonté. Et l’éducation nationale en profite. »
Et que doit faire la Loi, et j’y mets volontairement un grand « L », parce qu’elle est censée être belle, que doit faire la Loi, si ce n’est protéger les plus faibles, les plus « précaires » ?
Qu’ont fait les sénateurs ?
Ils ont voté contre, contre tout ça, contre un statut. Contre, à 189 voix (la droite, en gros), malgré 123 votes pour (la gauche, en gros). Contre, parce que « un corps de fonctionnaires, c’est créer des rigidités supplémentaires qui bloqueront un système déjà bancal », a estimé le sénateur Max Brisson (LR), de la majorité sénatoriale. Et les sénateurs de droite n’aiment pas les rigidités. D’ailleurs, le président (LR) du Sénat, le sémillant Gérard Larcher, qui émarge à 14 500 euros par mois, ce que gagne une AESH en un an et demi, a reconnu l’année dernière s’être fait livrer un nouveau fauteuil, pour son perchoir, à 34 000 euros. Pour un fauteuil, oui, vous avez bien lu : trois ans et demi de salaire d’une AESH. C’est dire s’il n’aime pas la moindre « rigidité », au moins pour son séant, Gérard.
On oscille entre colère et honte, pour nos institutions, pour ces« dirigeants » qui n’en méritent plus le titre, ces élus qui n’auraient jamais dû l’être. Mais c’est le sens de l’histoire : oui, les AESH obtiendront un statut, un jour, on se battra pour. On les remettra au sommet de la chaîne, quand Larcher, Brisson et les autres finiront eux dans les poubelles de l’Histoire.



