Cet article de notre Best-of été est en accès libre ! Abonnez-vous ici pour découvrir plus d’enquêtes et de reportages !
« Tu bosses tou-teu ta vie pour payer ta pierre tombale ! » On est dans un bistrot, canapés rouges, comptoir à l’ancienne, en face du Père Lachaise, le cimetière. Jean-Loup et Alban ont enfilé des toges romaines. Ils lancent Antisocial, de Trust. La trentaine de spectateurs fredonne. Quand le rédac’ chef m’avait refilé imposé le sujet parce que Camille avait déclaré forfait, j’avais cru à un bizutage en retard : un vendredi soir, alors que mes potes me proposaient de sortir… Mais bon, c’est Halloween, on est un peu dans le thème… J’ai rendez-vous avec Jean-Loup, grande tige brune à béret, et Alban, petit blond à lunettes. Ces deux là, amis de lycée, ont perdu leurs grands-pères pendant le Covid. Depuis, ils portent un combat qui commence à faire parler de lui : la Sécurité Sociale de la mort. Et des toges romaines, donc, aussi.
Je réfléchis, pendant leur spectacle. On nous dit « Sécurité sociale », c’est un réflexe à Fakir, on pense à Ambroise Croizat : le ministre du Travail ancien ouvrier qui a inventé la Sécurité Sociale en 1945. Fakir l’a même fait entrer dans le Robert : la classe ! Quatre-vingt ans plus tard, même attaquée, certains espèrent l’étendre, la Sécu, à l’alimentation par exemple. Mais c’est vrai que j’avais jamais pensé à la mort…
On avait bu un coup avant leur show, j’avais commandé un demi, c’est vendredi soir, soyons fou, et Alban dégainait le premier. « Les frais d’obsèques, aujourd’hui, c’est entre 4000 et 7000 €.
Jean-Loup : Un rapport de la Cour des comptes les chiffre à 3 800 € mais ça grimpe vite au-dessus.
Alban : Et dans ces cas-là, quand on perd un proche, on a d’autres choses à faire que comparer les devis…
Jean-Loup : Aujourd’hui, quand tu es en deuil, quand tu ne connais pas tout ça, c’est le vide complet. C’est qui ton interlocuteur ? Du coup les entreprises en profitent. On pourrait aussi penser à des séances psy remboursées par la Sécu.
Alban : L’absence de moyens pour apporter un suivi psy pour les gens, c’est un autre gros sujet. Quand on y pense : payer quand on perd son enfant c’est tellement choquant, dès qu’on y réfléchit, ça devient évident… »
Cyril, le rédac’ chef, m’avait déjà raconté ces situations terribles parents qu’il avait rencontrés et qui ne pouvaient pas payer les obsèques de leur enfant, des associations qui essayaient les aider. Ça l’avait retourné, à l’époque, ce reportage.
Fakir : « C’est à dire, concrètement, ‘‘les entreprises en profitent’’ ?
« Les mecs, ils balancent le corps comme un sac à patates… »
Jean-Loup : Les vendeurs qui se mettent devant les cercueils les moins chers pour cacher leur prix, et inciter les gens à acheter les cercueils les plus chers. C’est un secteur ultra concurrentiel, et c’est un scandale… Et il y a un autre truc, c’est le contrat prévoyance. Un contrat vendu par des banques et des assurances pour que le futur défunt paye en avance, pour ne pas être “une charge pour ses proches”. Alors que dans d’autres pays, ça ne fonctionne pas du tout comme ça. Par exemple, en Afrique de l’Ouest, en Afrique du Nord, ce serait aberrant de parler de la mort comme d’une “charge”. C’est un système de cotisation par la famille.
Alban : Ou à Genève par exemple, c’est la ville qui prend en charge les obsèques. Aujourd’hui, en France, beaucoup de gens qui payent leurs obsèques en avance font partie des classes populaires. Des familles s’endettent avec le contrat prévoyance, c’est une sacrée violence sociale. Alors qu’une gestion collective des obsèques, ça a existé, avant en France.
Fakir : C’est-à-dire ?
Jean-Loup : Jusqu’en 1905 c’était l’église qui prenait les choses en charge. Après c’était le maire, encore après les gens du coin, les villageois qui aidaient à porter le cercueil. C’était beaucoup moins professionnalisé…
Alban : Donc notre modèle de la Sécurité sociale de la mort, par les cotisations sociales, c’est pas du tout utopique. ça existe et ça a existé. »
Je me rappelle, soudain, que les deux sont profs d’histoire. Ça s’entend.
Je pousse la question, du coup, en réalisant que je suis à deux doigts de leur demander comment ça serait financé. On nous rabâche tellement le discours sur la dette publique qu’on se transformerait presque en éditorialiste de BFMTV, faut faire gaffe. « Et cette Sécurité sociale de la mort ça fonctionnerait comment, du coup ?
Alban : On prendrait seulement 0,3 % du salaire brut, sur un Smic c’est 4,28 euros par mois.
Jean-Loup : Et cette cotisation permettrait de rembourser les frais basiques d’obsèques, de payer les salaires des agents funéraires, de financer les 600 000 décès par an.
Alban : Et après si les gens veulent un cercueil en marbre, ils payent eux-mêmes. Mais en tout cas il faut se préparer, car on va faire face à une augmentation des décès en France, avec le “papy crash”.
Fakir : C’est quoi ça, le “papy crash” ?
Alban : C’est comme le baby-boom, mais à l’envers. »

Je me demande, intérieurement, si l’idée peut bien prendre. Ce qu’il faudra de temps, et de mobilisation, pour que ça essaime. « ça bouge, sur cette idée, vous trouvez ? Vous, déjà, vous avez monté un collectif, c’est ça ?
Alban : Oui, le collectif pour la Sécurité Sociale de la mort, on est cinquante. On a déjà fait une quarantaine de conférences gesticulées dans tout le pays.
Fakir : Des conférences gesticulées ?
Jean-Loup : Disons qu’on essaye de faire rire les gens pour dédramatiser le sujet, on essaye de faire les clowns, mais on est des profs, donc, bon…
Alban : Parfois on a eu l’impression d’un puits sans fond. Tout seul, on se serait arrêté au bout de six mois. C’est essentiel pour tenir qu’on soit tous les deux. Et aujourd’hui ça bouge, il va y avoir une proposition de loi, on n’est plus face à un mur. C’est une belle lutte. »
Après ça, on avait tous filé au bistrot. Au deuxième bistrot plutôt, le lieu du spectacle. Le temps pour Alban de me raconter qu’il a été Gilet jaune – je m’en serais douté. On entre dans le vieux rade, je me pose sur un des canapés rouges. Face à moi, Robert, un ancien croque-mort. Pas vraiment le look, on dirait plutôt un vieux loup de mer, un rockeur, veste en cuir, bonnet, petite boucle d’oreille, yeux bleus délavés, gueule cassée d’Actors studio. Il attaque, direct. « Moi le fait que la mort soit privatisée, ça me choque. Faudrait repenser la manière dont on enterre. On en parle très peu.
Fakir : T’es membre du collectif ?
Robert : Ouais, je fais tout pour les aider. J’ai été croque-mort pendant trois ans. Mon premier enterrement… Je me présente, je suis le croque-mort, et je les vois les mecs, ils balancent le corps dans le cercueil. Comme un sac à patates. Ma première expérience officielle comme croque-mort. T’imagines… OGF, j’ai toujours eu des soucis avec eux. Je me rappelle un jour à Bois-Colombes, je tombe sur une chambre mortuaire fermée à clé. Et je peux te dire, c’était bien fermé. Le mec arrive des heures après, tranquille, avec sa clé. Il faisait exprès de faire chier les petites boites, parce que OGF et Funecap sont devenues énormes, avec des crédits étrangers, et leur but, c’est d’engloutir les petites boîtes. » Je pensais qu’OGF, le géant des pompes funèbres, ça signifiait « Obsèques générales de France », ou quelque chose comme ça. J’ai vérifié : ça veut dire « Omnium de gestion et de financement »… Formidable, non?
Fakir : « Et des souvenirs comme ça, t’en as beaucoup ?
Robert : Un jour j’ai rencontré un type, ce gars là était très, très humain. Il m’avait invité à une cérémonie qui se déroulait dans les locaux du crématorium, une cérémonie pour les bébés morts-nés. Au début, les mères parlaient les unes après les autres, parlaient de leur bébé, de leur douleur. Elles se levaient, elles allaient au pupitre. Ma sœur a perdu un bébé, elle ne s’en est jamais remise, et elle a 75 ans. C’est ce qu’on peut vivre de pire. Du coup, moi, j’étais venu pour chanter. Le chant m’a ouvert la porte de plusieurs enterrements.
Fakir : Alban prenait l’exemple du Mexique tout à l’heure, me disait que là-bas les gens chantent aussi, la mort est une fête.
Robert : Ici aussi, avant ! Quand j’étais dans la coordination communiste, en 1993, on chantait aux enterrements, pour rapporter de la vie. C’est une tradition qu’on a perdue. »
Funéraires rime avec précaires
« Faut respecter les agents funéraires : eux, ils ne sont pas responsables du scandale… » Alban ne met pas tout le monde dans le même cercueil. Et surtout pas les petites mains du funéraire. « Tout en bas de l’échelle, tu as les porteurs de cercueil, payés en-dessous du Smic, voire ubérisés, payés à la tâche, à la journée. Ils représentent la moitié des 25 000 salariés du funéraire, ces porteurs de cercueils. Ensuite tu as les maîtres de cérémonies, payés un peu en-dessous de 2000 euros, et puis les directeurs, un peu mieux payés mais pas beaucoup plus. »
Dans le funéraire, c’est comme partout : des précaires, et des gros qui raflent la mise, en haut de la pyramide. Deux gros groupes se partagent 36 % du marché funéraire qui représente trois milliards d’euros de chiffre d’affaires : Funecap et OGF (qui possède notamment PFG, les Pompes Funèbres Générales, ndlr). Des groupes avec actionnaires, et donc dividendes – dividendes sur la mort. Et de plus gros groupes encore, au-dessus. OGF par exemple appartient à 74 % à un fonds de pension canadien, le Ontario Teachers’ Pension Plan. « Et Funecap a été cofondé par un ancien énarque, Thierry Gisserot », précise Alban, qui en rigole : « C’est bien connu, les énarques sont censés servir l’intérêt général… »
Il est attachant ce Robert d’Argenteuil. Sa gueule cassée me fait penser à deux musiciens bretons, un mix entre Miossec et Tiersen. Quand je lui dis que je bosse chez Fakir, que ma fixette c’est démasquer le RN, lui me taille, me dit que j’ai la même coupe « pourrie » qu’eux, on rigole ensemble. Il finit par me lâcher qu’il lit Fakir ! On pourrait refaire le monde autour des bières qu’il vient de commander, mais je bosse, et Laura vient de s’asseoir en face de nous, pour assister au spectacle. Elle, elle vise carrément un service public du deuil ! « Oui, la mort, ça devrait être un service public. Quand on perd quelqu’un, on est perdu. Je peux parler de mon expérience, j’ai perdu mon papa. J’en revenais pas de la manière dont j’étais traitée…
Fakir : C’est-à-dire ?
Laura : On te donne juste un catalogue, et on te demande ce que tu veux. Et tu te retrouves à payer des sommes complètement folles. Et c’est pas comme si tu venais pour acheter un gâteau, hein, où t’es content. Là, ils profitent de la tristesse des gens. C’est une espèce de marchandage.
Fakir : Un marchandage ?
Laura : Ça c’est 800, mais c’est 1200 si tu prends ça en plus, etc. Moi je voulais juste quelque chose de sobre. Je n’avais pas d’instruction de mon papa, aucun accompagnement. Tu sais pas trop quoi choisir, et on te fait payer. Moi je voulais un cercueil en carton, quelque chose de simple. Pas un cercueil avec des poignées dorées. Pour le brûler ensuite ? C’est ridicule. Mais un cercueil en carton ça coûte plus cher qu’un cercueil en bois. Va savoir pourquoi.
Fakir : Mais… ils ont justifié ça comment ?
Laura: ‘‘Votre papa est trop gros, il ne va pas rentrer dans le cercueil en carton…’’C’est délirant. Quand Papa est mort, il y a eu un passage obligé, j’ai dû voir le corps. Et là aussi, t’as pas trop d’accompagnement. Ma maman était déjà âgée, elle ne pouvait pas trop aider. Et t’es soumise à des obligations de temps, parce qu’eux ils n’ont pas le temps. Pareil, ils ont mis une croix sur le cercueil, j’avais jamais demandé ça !
Fakir : Vous êtes passée par quelle entreprise ?
Laura : Une des grosses boîtes, là… mais on devrait faire appel à des coopératives. Ou mieux : que la mort soit décorrélée de l’argent. Un modèle égal pour tout le monde. »
Qu’on soit au moins un peu plus égaux devant la mort, en attendant de l’être de notre vivant…



