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Journal fâché avec tout le monde. Ou presque.

Narcotrafic, ou le triomphe de nos élites

Ce sont des dirigeants « déconnectés », impuissants parce qu’ils l’ont voulu, qui créent ce terreau de misère et de drames.
narcotrafic

Publié le 2 décembre 2025

« Tu sais comment ils gèrent l’accompagnement des familles de victimes ? En France, une fois que les visites, les procédures sont terminées, tu sais ce qu’ils font ? Ils te donnent un kit de nettoyage. Pour laver chez toi. »

Un kit de nettoyage, donc, pour effacer les traces de la mort de son enfant, en plein salon… Hassna, qui nous racontait ça, avait perdu une proche, sa cousine Socayna, 24 ans, tuée d’une balle en pleine poitrine alors qu’elle révisait dans le salon de son appartement marseillais. Le drame avait fait la Une de tous les journaux. Loin du battage médiatique, Hassna y pense encore, sans cesse.

Fakir avait rencontré des victimes de la mafia, à Naples et à Marseille, il y a deux ans. Tristan, le dirlo de l’association, était allé sur place. Il pensait passer quelques jours au soleil, il en était revenu chamboulé, avec plein de témoignages sous le bras. Il y avait aussi Amine Kessaci et sa maman, déjà victimes, bien avant le meurtre de Mehdi, puisque leur grand frère avait été assassiné, lui aussi, quelques années auparavant.

Laëtitia avait pris la parole, également. Son neveu Rayanne avait été tué, à 14 ans, par une rafale de balles alors qu’il jouait devant chez lui, cité des Marronniers, à Marseille, encore. Dans la foulée, Laëtitia avait monté avec d’autres le Collectif des Familles de Victimes. « Des mamans, des tantes, des sœurs… Il fallait que les familles sortent de l’isolement, parce qu’elles éclatent après la mort d’un proche. Alors on fait du soutien psychologique, du suivi scolaire, du relogement… On s’est rendu compte aussi que beaucoup de dossiers n’étaient plus instruits. Dis-toi qu’aujourd’hui à Marseille il y a encore des familles qui vivent dans le même quartier que le présumé assassin ! Même pour des meurtres qui datent de 2016 ! Les familles tapent à toutes les portes, des élus etc., elles ont été vues par le président Macron, par des ministres… Elles ont été abandonnées depuis si longtemps. On part de si loin… On était tellement seuls que quand Macron il a parlé de Rayanne, ça a été pour dire qu’il faisait le guetteur quand il s’est fait tuer. Alors que tout montrait que c’était pas le cas. Alors que par la suite l’enquête a prouvé que c’était faux. Mais lui, j’te promets… il est tellement déconnecté. Je l’ai forcé à faire une vidéo pour s’excuser d’avoir dit ça, j’te promets… »

« C’est parfois les bourgeois des centres-villes qui financent les narcotrafiquants… » C’est ce que déclarait le Président Emmanuel Macron, en conseil des ministres, au lendemain des obsèques de Mehdi Kessaci. « Bourgeois des centres-villes »… De qui parle-t-il ? De lui ? Des siens ? Sur qui veut-il déplacer la culpabilité, alors que toutes les études (celles de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues, de l’Observatoire français des tendances addictives…) montrent que la consommation s’est étendue aujourd’hui à toutes les zones géographiques, urbaines comme rurales, à toutes les classes sociales ?

Oui, bien sûr, les consommateurs ont une responsabilité, mais notre Président est un magicien, un vrai, toujours prêt à dégainer la punchline au doigt mouillé pour s’exonérer de toute responsabilité.

Amine Kessaci, qu’on a voulu faire taire en tuant son frère, montre davantage de lucidité, et de dignité, dans sa tribune du Monde : « Face à un tel ennemi, l’État doit prendre la mesure de ce qu’il se passe et comprendre qu’une lutte à mort est engagée. Il est temps d’agir, par exemple de faire revenir les services publics dans les quartiers, de lutter contre l’échec scolaire qui fournit aux trafiquants une main-d’œuvre soumise […]. Nous comptons nos morts, mais que fait l’État ? » Et, quelques lignes plus tôt : « Je dirai les carences de l’État, les failles de la République, les territoires abandonnés et les populations oblitérées. »

Que fait l’État ? Que font nos dirigeants ? Que fait Macron, sinon pérorer ?

Des opérations de com’, « place nette XXL à Marseille », qui disparaissent à peine parties les caméras ?

Quoi d’autre ?

Surveiller les frontières, des moyens pour les douaniers, mieux contrôler les ports, les aéroports, pour limiter l’entrée des drogues ?

Non. Ça irait contre le libre-échange.

Et ce n’est pas son projet.

Lever le secret bancaire, lutter contre les paradis fiscaux, pour « suivre l’argent », les profits des narcotrafiquants ? Non, bien sûr, ce serait desservir nos grandes fortunes dans le même mouvement.

Et ce n’est pas son projet.

Une politique de la ville ambitieuse, alors, le retour des services publics et la rénovation urbaine ? Non, parce que ça coûte de l’argent. Et ça, ce n’est pas son projet. D’ailleurs, le Plan banlieues de Jean-Louis Borloo en 2018, à 48 milliards, que beaucoup d’acteurs de terrain avaient approuvé, fut jeté à la poubelle en quoi, cinq minutes ?

Des moyens pour la justice des mineurs, exsangue selon la Défenseure des droits, qui implore plus d’argent pour « éduquer, protéger, prévenir la récidive et la délinquance » ? Non. Continuons de tailler dans les services publics, dans l’école, dans la police de proximité, dans les aides aux associations de terrain, les capteurs qui permettent d’entendre les alertes des habitants, d’évaluer la situation et les risques qui montent, depuis les années 1980 au moins en matière de narcotrafic.

Il ne faut jamais s’étonner, ni feindre de s’étonner, que nos actes et nos choix politiques aient des conséquences, même quand celles-ci sont les pires qu’on eût pu imaginer. C’est à ça aussi, finalement, qu’on mesure la déconnexion de nos dirigeants avec la réalité, cette déconnexion dont parlait Laëtitia : à force de ne penser qu’en termes de tableurs, à supprimer une ligne de crédits ici, de subventions là, un financement plus bas, quelques millions, ou plutôt un milliard en moins, tiens, c’est pas grand-chose, ça ne reste qu’une ligne, à force nos « élites » finissent par oublier que leurs décisions ont des impacts, terribles, sur la vie des gens.

Parce qu’elles font reculer l’État, donc le bien commun, et que c’est une loi que l’on observe partout, systématique, quasi physique : quand l’État recule, abandonne des pans entiers de son territoire, de sa population, la mafia s’y engouffre. Et l’État abandonne, recule, consciencieusement, en France, dans les quartiers, dans les campagnes. Et la mafia s’engouffre.

Et le sang et les larmes continuent de couler.

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