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« C’est quoi ton truc là ? T’as pas Windows, comme tout le monde ? » C’était il y a une dizaine d’années. En visite à Montréal chez mon cousin Clément, j’essaie de me connecter à ma boîte mail depuis son ordinateur. Et je suis perdu…
Clément : « Non, j’ai mis Linux, un système d’exploitation en “open source”, en accès libre, quoi. Comme ça t’es pas traqué par Microsoft ou par Apple.
— Et comment je fais pour aller sur Yahoo ?
— Attends, je t’ouvre le navigateur. Mais si j’étais toi, j’arrêterais d’utiliser Yahoo, Gmail, Hotmail et les autres. Moi j’ai Proton, une messagerie sécurisée. Avec ça, je suis sûr que les informations contenues dans mes mails ne seront pas partagées avec d’autres personnes que les destinataires.
— Rohhh, t’es un peu parano, quand même…
— Non, je crois pas. Un des dangers avec les messageries non sécurisées, c’est que les données soient revendues à des entreprises qui en profiteront pour gagner de l’argent sur ton dos. Imagine un peu : si ta mutuelle apprend que t’as un cancer, elle risque d’augmenter ta cotisation, voire de résilier ton contrat. Alors moi, je préfère éviter… »
J’avais mieux compris d’un coup pourquoi Clément ne possède que très peu d’appareils connectés : juste un vieux smartphone
« dégooglisé » comme il dit, et un ordi sous Linux, donc. Tout l’inverse de son frère, David. Chez lui, tout est connecté : enceintes, montre, voiture… Même l’aspirateur ! Chez lui, vous pouvez demander l’heure, la météo ou le programme télé à son assistant vocal, made in Google. Je lui avais rendu visite : cette impression d’être écouté, espionné, m’avait laissé mal à l’aise. Vraiment : j’en avais presque pas dormi de la nuit. Aujourd’hui, pourtant, à l’heure de la maison connectée, ces produits tendent à devenir la norme. Dehors ou dedans, on vit dans un monde criblé de micros et de caméras. Mes potes m’en parlent, étonnés : un e-mail de Turkish Airlines après avoir parlé d’Istanbul avec un ami sur Messenger, un SMS d’un courtier en crypto-monnaies après une discussion au téléphone sur le Bitcoin… Entre les smartphones, ordinateurs, tablettes et autres appareils ou objets connectés à la maison, dans la voiture ou au travail, nous vivons dans un monde criblé de micros, de caméras. De mouchards.
Mes doutes persistaient, du coup. J’en ai même parlé à Matthieu (c’est pas son vrai prénom), un vieux pote de sport, qui avait travaillé chez Facebook (le groupe Meta). Devant un café, il me confirme que les choses sont beaucoup plus cadrées maintenant. « Avant le scandale Cambridge Analytica, c’était un peu le Far West, au niveau des données. » Comme j’y connais rien, je me fais expliquer : Cambridge Analytica, c’est l’entreprise britannique qui a exploité les données de 70 millions d’utilisateurs de Facebook sans leur consentement pour influencer les votes en faveur de Trump et du Brexit. « Par exemple si tu voulais jouer au jeu Farmville, le développeur pouvait envoyer des invitations à tous tes amis en un seul clic et récupérer toutes sortes d’infos très précieuses sur les joueurs : prénom, e-mail, genre, centres d’intérêt, localisation, etc. Quand je suis arrivé à Facebook, tout ça, c’était terminé. Nos partenaires étaient très frustrés… Mais pour Meta, ce qui est beaucoup plus intéressant, c’est de leur proposer de la pub ciblée sur le profil des utilisateurs. »

Même si Matthieu a quitté Facebook à cause de l’éthique trop « floue » de l’entreprise, parce que « comme pour toutes les boîtes capitalistiques, le profit passe avant tout », la discussion m’avait rassuré. Un temps du moins… Parce qu’en enquêtant sur les micro-travailleurs de l’IA (voir Fakir 118), j’ai rencontré Thomas Le Bonniec. En 2019, alors qu’il sortait tout juste de l’université, Thomas, 24 ans à l’époque, a été recruté par un sous-traitant d’Apple en Irlande pour « nettoyer » des milliers d’enregistrements d’appareils : iPhone, iPad, Apple Watch, Apple TV, CarPlay, HomePod, etc. Pendant trois mois, il a dû chaque jour vérifier plus de mille retranscriptions écrites des extraits qu’il entendait dans le casque. Problème : ces enregistrements étaient la plupart du temps effectués à l’insu des utilisateurs. Des personnes comme mon cousin David…
« Tu penses que nos conversations du quotidien sont écoutées pour nous envoyer de la publicité ciblée ?
— Oui… la preuve est faite que notre téléphone peut nous enregistrer à tout moment. Et pas nécessairement pour des services de renseignement. Les grandes multinationales américaines du numérique se comportent aussi comme des agents de renseignement. C’est pour ça qu’ils paient des gens qui passent leurs journées vissées à leur bureau à écouter les conversations privées.
— C’est ce que tu faisais pour Apple en Irlande ?
— Oui. Comme des dizaines d’autres employés. Et au final ce ne sont pas que des rumeurs : on est potentiellement sur écoute et surveillés 24 h sur 24. C’est d’ailleurs la base de fonctionnement de l’économie numérique à l’heure actuelle : on est dans une économie de surveillance et de collecte de données de masse, parfois de données ciblées. Rien qu’avec les mots que je prononce autour de mon téléphone, je peux effectivement recevoir une publicité ciblée. »
« Des voix d’enfants, les fantasmes d’un pédophile ou des couples faisant l’amour… »
Bon, ça devenait clair : nos conversations et données privées font l’objet d’un business juteux pour les Gafam. Même si ça commence à se savoir… En janvier 2025, Apple a payé 95 millions de dollars aux États-Unis pour faire taire les utilisateurs qui se plaignaient d’avoir été enregistrés à leur insu par son assistant vocal (Siri). Peu après, une plainte contre Apple a été déposée en France par la Ligue des Droits de l’Homme sur la base du témoignage de Thomas Le Bonniec, qui écoutait jusqu’à 2200 enregistrements privés par jour – dont de nombreuses voix d’enfants, les fantasmes d’un pédophile ou des couples faisant l’amour. En 2024, Amazon avait déjà écopé d’une amende de 25 millions de dollars pour avoir conservé les enregistrements sonores de 800 000 enfants de moins de 13 ans contre la volonté de leurs parents. Et début septembre, c’est Google qui vient d’être condamné à payer 425 millions de dollars en dommages et intérêts à 100 millions d’utilisateurs pour avoir collecté leurs données personnelles contre leur gré…
Ces chiffres, ils donnent le vertige : car s’ils continuent, malgré tout, leurs écoutes, c’est que ça leur rapporte beaucoup, beaucoup plus que ces amendes… « Selon mes calculs, Apple collectait entre 140 et 500 millions d’enregistrements par an », se souvient Thomas. « Quand ils ont été pris la main dans le sac, ils ont dit qu’ils utilisaient seulement 0,2 % de la totalité des enregistrements. Ça voudrait dire que la totalité des enregistrements, c’est au moins entre 70 et 250 milliards. Et ils continuent à le faire aujourd’hui. Ce montant colossal représente un des systèmes de collecte de données les plus massifs dont on n’ait jamais entendu parler. Et bien entendu, ça concerne aussi Google, Amazon, Microsoft, etc. Ils sont tous pareils. »
J’entends déjà quelques potes, ou mon cousin David, répondre : « Bah c’est pas si grave. Ça peut nous être utile, même. » Ben non. D’une part parce que l’intrusion dans la vie privée pour mieux la contrôler c’est, historiquement, la première pierre, et même le rêve absolu, de tout système totalitaire. Et puis, « ce pillage de masse à caractère industriel, c’est ce qui fait fonctionner toute l’industrie de l’IA à l’heure actuelle », prévient Thomas. « Avec derrière tout cela un mépris absolu pour les enjeux environnementaux et énergétiques, mais aussi pour le droit du travail et la régulation de ces activités. Au niveau européen, lorsque les multinationales s’implantent, elles choisissent un pays où la réglementation n’est pas appliquée : Amazon au Luxembourg, Google aux Pays-Bas, Apple et Microsoft en Irlande. Ce ne sont pas que des paradis fiscaux. Le droit européen ne s’applique que de manière facultative à ces géants du numérique… Pour qu’une question soit enfin posée à la Commission européenne, il a fallu que ce soit moi qui l’écrive ! Et la réponse de la Commission, ça a été de dire, en gros : “Il n’y a rien, démerdez-vous !”. » Quelle surprise, que l’UE protège un modèle ultra-libéral…
Ils s’en vantent, même !
Devant mon air circonspect, Thomas Le Bonniec m’avait renvoyé vers plusieurs articles et études sur les écoutes « passives » et « actives » pratiquées par les Gafam. Comme cette Américaine de l’Oregon dont la conversation privée dans son salon a atterri dans le téléphone d’un employé de son mari à Seattle… Mais ces erreurs « humaines » ou « d’interprétation », à en croire Amazon, sont loin d’être isolées ou anecdotiques. Dans une étude intitulée When speakers are all ears (Quand les appareils sont tous des oreilles), des chercheurs américains et britanniques ont constaté que les assistants vocaux d’Amazon, Google, Apple et Microsoft s’allumaient par erreur jusqu’à 19 fois par jour – ils confondent certains mots avec ceux censés les mettre en marche. Une autre étude de plusieurs universités américaines (Your Echos are heard, « Vos propos sont entendus ») a également mis en évidence le ciblage des publicités par Amazon et ses nombreux partenaires commerciaux en fonction des mots prononcés en présence de son enceinte connectée (Echo). Selon eux, même l’humeur supposée de l’utilisateur était détectée, et exploitée. De quoi monnayer les données récoltées jusqu’à 30 fois plus cher auprès des annonceurs d’Amazon. Et ce n’est pas tout ! L’entreprise américaine Cox Media Group (CMG), partenaire commercial de Google, Amazon et Facebook, se vante dans une plaquette promotionnelle de pouvoir écouter « en temps réel » les conversations des particuliers, via « 470 sources » comme les smartphones, télévisions…
« Il y a un monde où aucun murmure précédant un achat n’est pas analysé, et où les chuchotements des consommateurs deviennent un outil pour cibler et conquérir votre marché local. » Pour un plombier, ce serait la promesse d’être prévenu « à la seconde où quelqu’un dans votre région est préoccupé par la moisissure dans son placard », ajoutait fièrement CMG !
Mais il n’y a pas que les dirigeants européens qui détournent le regard des pratiques des Gafam… Pendant mon enquête sur les micro-travailleurs de l’IA, j’ai contacté Jérôme (le prénom a été modifié, encore), un Français qui a travaillé pour le même sous-traitant d’Apple que Thomas Le Bonniec, à Cork, en Irlande. Il m’avait parlé du côté répétitif et abrutissant du travail, une « usine mentale » qui « rend taré », mais pas du caractère immoral des écoutes.
Fakir : « Et ça ne vous posait pas de problème que les gens soient enregistrés à leur insu ?
Jérôme : Bah, ils ne l’étaient pas, quand on utilise un iPhone on accepte les conditions d’utilisation qui autorisent à partager les données avec Apple…
Fakir : Oui, mais quand vous écoutiez des conversations intimes, des enfants, des couples, des personnes âgées, vous étiez conscient que ces personnes ne se pensaient pas être écoutées…
Jérôme : Pas au début, non… Avec le temps, j’ai fini par me poser des questions. C’est vrai que c’était pas très joli, niveau éthique… Moi, ça m’embêterait bien d’être écouté comme ça. Mais tous les géants du numérique font ça. Le seul moyen, c’est d’avoir un appareil non connecté, sinon la vie privée n’est plus très privée. »
Quand on pense que pour n’importe quelle démarche administrative, logement, travail, impôts, état civil, tout nous pousse désormais à la dématérialisation… Quant à la santé… Les fuites de données personnelles sont régulières dans les grands groupes, et en février 2024, les données de 33 millions d’usagers de la CPAM ont ainsi été piratées, pour être revendues ensuite sur le marché noir. Même Doctolib s’appuie sur l’infrastructure « Amazon Web Services »...
Tout compte fait, comme Thomas Le Bonniec, comme le rédac’ chef, je crois que je vais moi aussi me passer de smartphone…



